Ni le stress ni le deuil ne font naître les cancers

Vous pouvez me retrouver quelques minutes par mois dans le Magazine de la santé (France 5) pour une chronique dont le thème générique est (en gros) : « évaluer les croyances médicales enracinées, à l’aune de la méthode scientifique ». Pfiuuu.

Notez, au passage, que toutes les propositions de sujet sont bienvenues : si vous voulez me faire trimer sur un mythe médical et voir le résultat à la téloche en prenant votre pousse-café du jeudi (je passe généralement vers 14h03), il vous suffit de me contacter (commentaires, Twitter, pigeon voyageur, télépathie).

Prochains passages à l’antenne prévus les 11/02, 23/03, 07/04, 05/05 et le 08/06. Mes précédentes interventions sont à retrouver ici (si vous voulez revoir mes premiers pas tremblants sur les planches).

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La cinquième chronique de l’année porte sur une idée reçue aussi ancienne que répandue. On en trouve la trace dans l’œuvre de Gallien (ce qui ne nous rajeunit pas), et la plus vieille mention dans la littérature scientifique remonte au moins à… 1701. Il s’agit du lien présumé entre stress psychologique et développement des cancers.

Vous pouvez revoir cette intervention sur le site de l’émission (sans limite de temps, contrairement au replay) en cliquant sur le lien ci-dessous.

Chronique du 14 janvier 2016
▶ Souffrance psychologique et cancer sont-ils liés ?

Elle est dédiée à Zoélie, qui manque cruellement à ce monde.

Les principales informations présentées durant cette chronique sont retranscrites dans l’article associé à la vidéo, et ci-dessous.

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L’affirmation est devenue si banale qu’elle sonne comme une vérité scientifique : vivre un deuil, subir un stress important, augmente le risque de déclarer un cancer peu après. Cette croyance est pourtant largement réfutée par l’épidémiologie.

Que montrent les études prospectives ?

Pour vérifier si un lien entre choc psychologique et cancer existe, il faut réaliser des études prospectives [1] : on prend un très grand nombre de personnes en bonne santé, et on les suit pendant très longtemps – des décennies – puis on regarde si des cancers surviennent plus fréquemment chez celles qui ont récemment vécu un deuil, un licenciement, un divorce… Si le lien existe, il y aura une surreprésentation des cancers peu après ces événements.

Il existe un certain nombre de pathologies qui peuvent être aggravées par le stress psychologique, telles que le psoriasis, ou diverses maladies inflammatoires… mais le fait que certaines aient des causes psychologiques ne signifie pas que ce soit le cas pour toutes.

De nombreuses études ont été réalisées sur cette question, qui portent sur des milliers, voire des centaines de milliers de personnes, suivies sur des décennies. Les synthèses de ces travaux [2] aboutissent à une conclusion claire : il n’y a aucune surreprésentation des cancers dans les mois ou années qui suivent un choc psychologique – que l’on parle de la perte d’un proche, d’un divorce, etc. Les autres sources de stress semblent également hors de cause. Si quelques études ont suggéré un effet du psychisme sur le cancer (certaines laissant même suggérer que le stress protégeait du cancer !), l’écrasante majorité ne révèle pas la moindre corrélation à court terme. Et sur le moyen terme, les seules variations observées sont presque toujours imputables aux éventuels changements dans les habitudes de vie des personnes [3].

Un même constat peut être fait pour les récidives des cancers [4].

Pourquoi cette croyance est-elle si répandue ?

Le fait que cette croyance soit si répandue n’est guère étonnant. La principale raison est que presque tout le monde a, dans son entourage, une personne qui s’est vu diagnostiquer un cancer peu de temps après avoir vécu quelque chose de très difficile… Le fait s’explique simplement. Chez l’adulte, la transformation d’une cellule saine en cellule cancéreuse survient le plus souvent sur des cellules qui se sont déjà divisées un grand nombre de fois [5].
Ceci explique pourquoi le risque de cancer évolue avec l’âge. Or, justement, le nombre de nouveaux cas de cancer diagnostiqués augmente très rapidement entre la quarantaine et la cinquantaine.

Ce fait est à mettre en regard avec les statistiques sur diverses causes de choc psychologique, par exemple l’âge du décès des parents. Un tiers des Français perdent leur père entre 40 et 50 ans. La même proportion perd sa mère entre 50 et 60 ans. La période où apparaissent les cancers est celle où on a de grands risques d’être en deuil. On a deux évènements qui risquent de survenir proches l’un de l’autre, mais il n’y a pas d’influence de l’un sur l’autre. Le seul lien, c’est l’âge [6]. Il en va de même avec beaucoup de causes de stress psychologique (divorce, perte durable d’emploi), dont le risque de survenue augmente à partir de la quarantaine [7].

Le développement d’un cancer : un phénomène qui prend des années

Il faut bien se rendre compte que le diagnostic du cancer, c’est différent du cancer lui-même. Comme on l’a dit, la tumeur dérive d’une cellule dysfonctionnelle (essentiellement du fait d’une mutation génétique), qui se multiplie anarchiquement, et dont toutes les copies parviennent à empêcher l’organisme de les éliminer.

Dans l’immense majorité des cas de cancers solides, chez l’adulte, entre le moment où la minuscule cellule se rebelle et celui où toutes ses descendantes forment une masse assez grosse pour être détectée par le médecin, il se passe un temps phénoménal. On parle de plus de cinq années de multiplication pour un cancer du sein [8], de plus de dix pour le pancréas [9]… L’idée qu’une annonce dramatique fasse « apparaître un cancer dans les mois qui suivent » n’a absolument aucun sens biologique.

Choc psychologique et chances de guérison

Le constat épidémiologique est fréquemment relayé dans la presse : les gens qui ont subi un choc psychologique guérissent moins bien que les autres. Les explications qui découlent de l’analyse de ces travaux sont aussi simples que tragiques. Premièrement, les gens qui souffrent tendent à moins aller voir leur médecin, donc se font diagnostiquer plus tard, et à donner plus de chance à leur maladie. La dépression est en outre associée à un moins bon suivi du traitement, et à l’adoption de comportements délétères (fumer, boire de l’alcool, etc.). L’isolement (en cas de deuil du conjoint) augmente lui aussi les risques de comportements dangereux.

Ce constat démontre l’extrême importance d’offrir un suivi psychologique aux malades, ainsi que du soutien des proches dans l’épreuve de la maladie.

Mais si ce risque est réel, c’est au fond le seul risque. Comme l’a démontré une étude publiée mi-décembre 2015 [10], portant sur le suivi d’un million de femmes anglaises, si l’on isole les facteurs comportementaux qui découlent de la tristesse, la tristesse elle-même ne contribue pour rien dans la mortalité ou l’apparition de maladies graves. Un malade malheureux vit aussi vieux qu’un malade heureux si les deux vivent de la même façon et suivent leur traitement…

« Nouvelle médecine germanique », « biologie totale » : attention, danger !

Alors que toutes les données scientifiques confirment qu’il n’y a pas d’action de la seule psychologie sur le corps pour les maladies graves, certains praticiens affirment que « toutes les maladies ont une cause psychologique ». C’est le postulat de l’autoproclamée « nouvelle médecine germanique » (en France, on parle plutôt de « biologie totale »), mouvance sectaire qui n’a de médecine que le nom. Les promoteurs de cette escroquerie intellectuelle vous expliquent que « l’origine de la maladie étant psychologique, la seule guérison adéquate est psychologique », et vous poussent à arrêter vos traitements. L’illusion berce un temps, elle rassure même, car elle semble donner une explication à votre maladie, autant qu’une solution. Hélas, lorsque l’on sort du rêve, il est trop tard.

Le 4 novembre 2015, Claude Sabbah, promoteur de la version française de dangereuses contre-vérités, a été condamné à deux ans de prison ferme pour avoir ainsi incité un patient atteint d’un cancer à interrompre son traitement, entraînant sa mort. Hélas, d’autres gourous courent toujours : ne laissez pas vos proches se faire berner.

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[1] Attention au « biais de confirmation » ! Pour se faire son avis sur un tel sujet, un témoignage ne suffit pas – on retiendrait les coïncidences confortant notre idée reçue, et on oublierait les autres cas.

[2] L’une des synthèses les plus complètes sur ce sujet a été publiée en 2009 : Should psychological events be considered cancer risk factors? S. Schraub et coll. Rev Epidemiol Sante Publique. doi:10.1016/j.respe.2008.12.013 (Version française : Existe-t-il un lien entre un événement psychique et le risque de survenue d’un cancer ? doi:10.1016/j.respe. 2008.12.012)

L’année précédente, une autre méta-analyse concluant à un « effet du psychisme sur le cancer » a été publiée (Do stress-related psychosocial factors contribute to cancer incidence and survival? Y. Chida et coll. Nat Clin Pract Oncol 2008 doi:10.1038/ncponc1134). Truffés d’erreurs méthodologiques grossières, ces travaux ont été ultérieurement réfutés par d’autres chercheurs.

[3]Il n’y a que pour une poignée de cancers, et sur des durées très importantes, que des doutes subsistent – notamment du fait d’un manque de données épidémiologiques. Les cancers concernés sont ceux dont la croissance est stimulée par certaines hormones (cancers hormono-dépendants), et ceux liés à la réactivation d’un virus (par exemple celui de l’herpès). L’hypothèse reste encore à vérifier.

[4]  Voir par exemple : Stressful life experiences and risk of relapse of breast cancer: observational cohort study.
J. Graham et coll. BMJ, 15 juin 2002. doi:10.1136/bmj.324.7351.1420

[5] Ceci explique pourquoi l’âge moyen d’apparition des cancers varie fortement d’un organe à l’autre.

[6] L’âge est ici ce que les statisticiens nomment une « variable de confusion« . Si on l’occulte, les deux faits étudiés peuvent sembler liés, mais cette corrélation ne révèle aucune causalité. Un exemple célèbre illustrant cette notion très importante est celle des villages alsaciens, dans lesquels le nombre d’enfants est corrélé au nombre de cigognes. Faut-il en déduire que les cigognes apportent les bébés ? Pas du tout : plus il y a de maisons, plus il y a d’enfants. Mais aussi plus de cheminées, où les cigognes font leur nid. La variable de confusion est ici « les maisons avec cheminées » !

[7] Quand le diagnostic tombe avant l’événement critique (par exemple un deuil, et quelque temps après un cancer), on se dit que c’est « une série noire ». Et quand il tombe après, on se dit que le choc a causé la maladie… Ce n’est, pourtant, que le (triste) fruit du hasard.

[8] Cette estimation est basée sur le temps de réapparition d’un cancer après son ablation. Le corps étant affaibli, il est très probable que cette valeur soit sous-évaluée. Les travaux sur lesquels est basée l’évaluation de la durée de croissance du cancer du pancréas avant le diagnostic (voir note suivante) conforte l’hypothèse d’une sous-évaluation générale de ces durées.

[9] Cette estimation dérive d’une évaluation du nombre de mutations génétiques dans les cellules cancéreuses d’une tumeur primaire. Ces travaux laissent à penser que les estimations antérieures, basées sur le temps de réapparition des cancers (récidives) sur des patients affaiblis, sont globalement inférieures à la réalité.

[10] Does happiness itself directly affect mortality? The prospective UK Million Women Study
. B. Liu et al. The Lancet, publication avancée en ligne du 9 décembre 2015. doi:10.1016/S0140-6736(15)01087-9

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3 commentaires

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  1. zfrake · janvier 15, 2016

    « mais il n’y a pas d’influence l’un sur l’autre » => pas d’influence de l’un sur l’autre ? ou réciproque ?
    « d’un cancer, à interrompre » => aussi cruel que cela puisse paraître, cette virgule n’a absolument aucune raison d’être

  2. Ping : L’effet placebo tel qu’on l’imagine souvent n’existe pas – Science Pop