La détox, c’est de l’intox !

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Depuis l’an passé, vous pouvez me retrouver quelques minutes par mois dans le Magazine de la santé (France 5) pour une chronique « sciences et santé ». La première chronique de la saison nouvelle fait le point sur un sujet que j’avais déjà brièvement abordé en 2013 sur le site de l’émission [1] : les régimes et cures « détox ». Ce billet constitue une version presque intégralement remaniée de l’article original. Le segment de l’émission où j’interviens peut être visionné en cliquant sur le lien ci-dessous.

Chronique du 15 septembre 2016
Une petite cure « détox » ?

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Les retours de congés sont régulièrement présentés dans la presse et sur Internet comme l’occasion i-dé-ale pour se faire « une petite cure « détox » ». Thés « détoxifiants », régimes « détox », promettent de nous redonner tonus et vitalité. Mais au fait, c’est quoi, la détox ? En un mot comme en cent : une intox. Alors avant de vous précipiter sur des produits aux vertus prometteuses, voici quelques explications.

Un mot qui ne veut rien dire

Gyromitre (''fausse morille'')

Gyromitre (fausse morille). Ce champignon produit une VRAIE toxine, la gyromitrine, qui cible foie, reins et globules rouges. La gyromitrine est dégradée à 99% (à la grosse louche, hein) par la cuisson ou un séchage au soleil : là, vous pouvez employer le mot « détoxifier » sans faire s’étrangler Larousse et Robert !

En bon français, « détoxifier » signifie « faire perdre son caractère toxique à quelque chose ». Pour prendre un exemple : en faisant chauffer des champignons du type gyromitres, vous détruirez une molécule présente dans leur chair susceptible de détruire vos globules rouges.

Pourtant, le concept de détoxification [2] est de plus en plus fréquemment employé dans un tout autre sens. Il s’agirait de suivre certains régimes ou de consommer divers aliments et autres tisanes afin d’éliminer des « toxines » qui s’accumuleraient dans notre corps, qui stagneraient dans nos entrailles, ou qui empêcheraient le bon fonctionnement de nos organes. Ces « toxines » seraient des « substances chimiques » issues de la dégradation d’aliments par l’organisme, ou présents dans l’alimentation.

Des toxines qui s’accumulent ?

Mais quelles sont ces toxines ? Et pourquoi donc s’accumuleraient-elles ? Dans le vocabulaire des biologistes, les toxines sont tout simplement des poisons produits par certains êtres vivants (ou à la suite de certaines décompositions organiques). Dans le vocabulaire des promoteurs de la détox, la notion – agitée dans tous les sens – renvoie rarement à quelque chose de précis

De plus, lorsque nous ingérons des substances indésirables, le risque n’existe que si celles-ci persistent dans l’organisme en quantité suffisante, suffisamment longtemps, et qu’elles y circulent assez librement pour que des interactions surviennent, entraînant des effets biologiques perceptibles, ou même détectables. Chez l’être humain, de nombreux organes assurent toutefois l’élimination rapide des déchets de l’organisme (le foie, les intestins, les reins, les poumons, notre peau par la transpiration…). Mais voilà : si l’on en croit les sites web et ouvrages promouvant la détox, les canaux par lesquels fluides et déchets organiques sont peu à peu évacués à l’extérieur du corps « travaillent trop », « se fatiguent » ou « se bouchent ». Les spécialistes de la détox désignent ces canaux du nom « savant » d’émonctoires.

Quelle réalité biologique ?

Seulement, la réalité biologique est tout autre. Un dysfonctionnement rénal ou hépatique conduit à une intoxication rapide de l’organisme… qui peut conduire à la mort. À moins d’une affection réduisant les capacités de nos organes, ceux-ci purgent notre corps sans besoin d’aucune aide !

« Quand je vois une boîte de thé

« Quand je vois une boîte de thé ‘Détox’, je cherche mes gants de boxe. » (proverbe curiologien)

Si vous n’êtes pas présentement en train d’aller très mal, c’est que ces organes fonctionnent tout à fait correctement.

Notez qu’il existe bel et bien des cas – graves – où le corps à besoin d’un coup de main, comme les intoxications chroniques au plomb, qui provoquent le saturnisme, avec des symptômes lourds, et des risques d’atteintes du système nerveux. Pour ces situations extrêmes, on connaît des processus chimiques spécifiques, qui permettent d’agglomérer le plomb pour autoriser son excrétion. Au-delà de tels cas cliniques bien précis, avec des procédés très particuliers, aucune étude scientifique n’a jamais identifié à ce jour de substance, de plante, de tisane, de régime, dont l’organisme aurait impérativement besoin pour purger, de façon routinière, une substance qui lui serait nuisible.

Votre urine est plutôt claire ? Cela signifie que vos reins font un excellent travail de détoxification, sans nécessiter d’un soutien extérieur. Votre urine est plutôt foncée ? Buvez plus, ou consommez moins de betteraves. Celle-ci reste foncée ? Peut-être vaut-il mieux consulter un médecin.

Des concepts erronés qui ne font aucun sens

En 2011, une synthèse méthodique des études scientifiques sur le sujet a été initiée par un éminent chercheur britannique. Il s’est heurté, explique-t-il dans l’article publié l’année suivante dans le British Medical Bulletin (BMB) [3], à un tout petit souci : dans la littérature scientifique ou médicale, les concepts et notions liés à la détox… n’existent pas [4]. Aussi s’est-il rabattu sur une analyse des affirmations les plus couramment formulées dans les livres grand public à succès sur le sujet.

La conclusion rendue est sans appel : « les principes de la [détox] ne font aucun sens dans une perspective scientifique, et il n’existe aucune preuve clinique qui puisse les appuyer ».

Son avis rejoint de nombreuses tentatives antérieures menées par des chercheurs, médecins et pharmaciens [5] d’extraire du sens des discours « détox »… y compris celui d’ardents défenseurs des médecines douces [6], qui reconnaissent sans mal que les concepts liés à la détox n’ont rien à voir avec de la médecine.

Un business lucratif

Comme le résume l’auteur de l’article du BMB, s’il existe bien aujourd’hui une controverse sur la détox, il rappelle qu’elle porte sur le fait suivant : « bien que la promotion de [ces pratiques] constitue une source de revenus pour certains industriels, elle possède un fort potentiel pour nuire aux patients et aux consommateurs »

« Des concepts simplistes mais incorrects, tels que la détoxification, abondent [dans le discours associé aux pratiques se revendiquant alternatives à la médecine] », commente l’article. « Toute allégation thérapeutique devrait être testée scientifiquement avant de faire l’objet d’une publicité… et la détoxification ne peut pas faire exception à cette règle. »

Force est de constater que l’idée fausse selon laquelle nos organes seraient « surbookés » ou incompétents alimente un commerce inquiétant. Au-delà de quelques tisanes et jus de fruits hors de prix, on trouve en effet commercialisées des thérapies aussi farfelues que dangereuses. On pourra notamment citer :

    • des séances d’irrigations du côlon (parfois vendues à grand renfort d’images truquées, prétendant que des toxines s’accumulent en plaques sur notre intestin [7]) ; inutiles, elles peuvent bouleverser l’équilibre biochimique interne, et conduire à des perforations et des infections.
    • Capture d’écran d’un site utilisant le concept de « détox » pour vendre des bougies auriculaires…

      des bougies auriculaires (vendues à divers titres, y compris à celui de la détox, leur utilité n’a jamais été prouvée par aucune étude ; les risques potentiels pour les tympans sont, en revanche, régulièrement soulignés par les spécialistes) ;

    • des séances de transpiration (sauf que les déchets ne se planquent pas dans nos pores en attendant les grandes eaux, ils sont évacués en continu)
    • des machines destinées à évacuer les déchets par la plante des pieds… On y plonge ses petits petons, l’eau s’assombrit en quelques minutes, preuve selon les vendeurs que ça « évacue les toxines ». Petit détail, on a le même résultat sans mettre les pieds, ces appareils sont conçus pour cracher leur propre rouille !
    • des traitements chimiques contre les métaux lourds proposés hors des cas avérés d’intoxications (voir ci-dessus). Contrairement à ce que prétendent leurs promoteurs, là encore, aucune étude clinique solide n’a jamais démontré de bénéfice thérapeutique réel à cette pratique. [8]

Une alternative efficace à cette douteuse « médecine alternative »

Au vu de toutes ces considérations, difficile de ne pas rejoindre le pharmacien québecois Olivier Bernard dans une récente analyse méthodique (et ironique) de la détoxification : à moins que vous ne soyez un cyborg, une entité extraterrestre ou un fantôme, vous n’avez pas besoin d’un produit pour nettoyer votre organisme… [9]

Comme l’expliquait un collectif de toxicologues et de diététiciens en conclusion d’un long article critique mis à disposition du public britannique il y a plusieurs années, si vous vous sentez un peu fatigué ces derniers temps, aucun thé ni aucun jeûne ne vous remettra d’aplomb. « Mieux vaut », expliquaient-ils, « prendre un grand verre d’eau du robinet et se coucher tôt ! »

Une thérapie gratuite, qui aura toujours plus d’effet qu’une « détox » aux mécanismes d’action nébuleux !

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Notes et références

[1] Le présent billet et la chronique télévisée associée constituent une version très largement actualisée d’un article écrit en novembre 2013 pour le site du Magazine de la santé de France 5, intitulé « Détox » : un mot qui ne veut rien dire.

[2] Attention à ne pas confondre « détoxifiant » et « antioxydant » (quelques logomachies sont déjà nées, en ma présence, de cette vague homophonie) : ce dernier terme désigne des molécules qui empêchent ou ralentissent certaines transformations chimiques dans l’organisme. Ces antioxydants permettraient ainsi de lutter contre la prolifération de « radicaux libres » – des molécules essentiellement synthétisées dans les cellules au cours de réaction avec l’oxygène (stress oxydatif). L’interaction de ces radicaux libres avec certaines structures cellulaires pourrait endommager lesdites cellules. « Et consommer des produits qui contiennent des antioxydants, c’est utile, tonton Curiolog ? » La réponse est loin d’être évidente, et sur la suggestion d’Emi de Science Pop’, je vais peut-être m’atteler à une nouvelle « revue de sciences » sur le sujet. Je n’annonce pas de date pour le rendu de ma copie, mais l’idée ne tombe pas dans l’oreille d’un fennec qui se ferait becter par un quelconque prédateur dans la minute, non, non, elle tombe dans la mienne, et ça va faire travailler mes doigts, mes yeux et mes neurones. Merci Emi !

[3] Alternative detox. E. Ernst. Br Med Bull. 2012. doi:10.1093/bmb/lds002

[4] Certes, des travaux sur la détox sont bien recensés dans des bases de données médicales particulièrement exhaustives, mais ces études ne répondent à aucun des critères minimaux exigibles d’un travail scientifique. Elles se contentent en effet d’observer les effets d’un régime sur un groupe de personnes, sans jamais comparer avec un groupe témoin, ni chercher à quantifier quoi que ce soit… Bref, rien d’honnête à se mettre sous la dent.

[5] Voir notamment :

[6] ‘Detox’: science or sales pitch. M. Cohen. Aust Fam Phys, 2007. [pdf]

[7] Sur ce sujet, lire notamment :

[8] On me signale qu’Olivier Bernard, dont je parle quelques lignes plus bas, a également réglé son compte à l’usage indu de la chélation sur son blog… Les esprits critiques se rencontrent !

[9] Sur son blog, Olivier Bernard dresse notamment la liste des allégations les plus ridicules des hérauts de la « détox ». Le pompon revient selon lui à l’idée selon laquelle « des aliments resteraient bloqués dans notre intestin », et qu’une cure détoxifiante seule permettrait de les éliminer. Dans les faits, dans cet organe de trois centimètres de diamètre, la nourriture avance à la queue-leu-leu. Si l’un d’eux obstruait le passage, vous seriez rapidement au courant.

 

Ressources complémentaires

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