35, rue du blasphème

Des hauteurs du Sacré Cœur, on aperçoit la fameuse rue du Chevalier de la Barre…

Le Sacré Cœur de Paris, à Montmartre, est l’un des édifices les plus célèbres de la capitale. Or, la basilique est bordée, côté nord, par la rue du Chevalier de La Barre.

Et ?

Et bien, chers curionautes, sachez qu’il s’agit-là d’un énorme – que dis-je énorme ? gigantesque – pied-de-nez anticlérical 😃 !

J’ai conté l’affaire sur Twitter fin novembre 2019 ; de nombreux lecteurs m’ont enjoint à la retranscrire sur ce site pour que le plus grand nombre en profite.

Ainsi soit-il.

Tout ça pour un chapeau…

Le « chevalier de la Barre » dont il est question ici est une victime emblématique de la religion, en plein « siècle des Lumières ».

Commençons par vous relater son édifiante histoire (si vous ne la connaissez pas) (et si vous la connaissez, vous ne connaissez peut-être pas la suite)…

Un matin de 1765, le crucifix ornant le Pont-Neuf d’Abbeville est retrouvé vandalisé (apparemment entaillé par un objet contondant [1]).

Faute de mieux, les soupçons vont être dirigés vers la jeunesse bourgeoise et fêtarde de la ville. Les parents les plus avisés envoient alors leurs rejetons loin d’Abbeville.

Issu d’une illustre famille désormais désargentée, le jeune François-Jean Lefebvre de La Barre ne prend, lui, pas le large. Il est rapidement arrêté.

Les seuls « témoignages » contre François-Jean et ses camarades de fiesta se révèlent vite n’être que des « on-dit » (bien plus tard, on apprendra d’ailleurs que, la nuit de l’incident, le jeune homme était resté à son domicile).

En revanche, les auditions révèlent qu’un jour, le jeune de la Barre et quelques-uns de ses compagnons ont regardé passer la procession du Saint-Sacrement sans ôter leur chapeau. En outre, on découvre dans sa chambre un exemplaire du Dictionnaire philosophique de Voltaire.

Voilà, voilà. C’est tout.

Duval de Soicourt et les Lumières (allégorie).

C’est tout… si ce n’est que M. Duval de Soicourt, maire d’Abbeville et lieutenant de police en charge de l’enquête, est ouvertement hostile aux Lumières, mouvement de libre-pensée qu’il estime corrompre la jeunesse. Il s’agit de faire un exemple.

Et quel exemple.

En février 1766, François-Jean Lefebvre de La Barre est jugé coupable d’« impiété, blasphèmes, sacrilèges exécrables et abominables ». Il est condamné « à faire amende honorable », puis à avoir la langue tranchée, à être décapité, et enfin être brûlé.

Vous avez bien lu.

Derniers recours

On fait appel devant le Parlement de Paris. En juin 1766, 15 de ses 25 magistrats confirment la condamnation. Celle-ci est pourtant parfaitement illégale : depuis 1666, par décision de Louis XIV, le blasphème n’est plus passible de la peine de mort.

Louis XV dit « le Bien-Aimé », dit Rienabranler 1ᵉʳ, roi des cons.

On demande sa Grâce à Louis XV. Il la refuse. Par le passé, on lui a reproché son ingérence dans un dossier de « crime de lèse-majesté », il ne va pas faire ingérence dans un dossier où le lésé serait Dieu lui-même. Hachetague #payetonsophisme.

Le 1ᵉʳ juillet 1766, François-Jean est supplicié en public à Abbeville.

Une fois le jeune homme décapité, un exemplaire du « Dictionnaire philosophique » est cloué à son torse [2]. On livre le tout aux flammes du bûcher.

Gravure représentant les minutes précédant l’exécution du Chevalier de la Barre.
Le jeune François-Jean soumis à la question [3].
L’implication de Voltaire
Voltaire apprenant les détails de l’exécution de François-Jean de la Barre.

Voltaire apprend l’exécution (et ses détails) quelques jours plus tard. Craignant pour sa propre sécurité, il part en Suisse.

De sa retraite, le philosophe parvient néanmoins à mener une contre-enquête, et à mettre en évidence de nombreux faux témoignages émaillent le dossier d’accusation.

Le document qu’il rédige est accablant. Duval de Soicourt est démis de ses fonctions.

La disproportion de la sentence, l’horreur du supplice, l’illégalité manifeste de la condamnation, marquent les esprits.

Premières lignes de l’article que Voltaire consacre au sujet de la torture, dans lequel le cas du Chevalier de la Barre tient une place centrale.

Voltaire ajoutera à l’édition suivante de son Dictionnaire (« Questions sur l’Encyclopédie ») un article intitulé « Torture », qui relate l’événement (extrait en note de bas de page [4]).

La Convention réhabilite le chevalier de la Barre en 1793.

Mais l’histoire (et l’Histoire) ne s’arrête pas là…

Dieu n’aime pas les communards (selon ses porte-parole…)
L’Empire, en pleine déconfiture.

Notre récit reprend en effet un peu plus d’un siècle plus tard, en 1870. C’est le début d’une guerre contre la Prusse, dans laquelle la France enchaîne les défaites (le pompon de la loose étant la bataille de Sedan).

En pleine déconfiture, le Second Empire est renversé.

Le 4 septembre 1870, jour de la déclaration de la IIIᵉ République, l’évêque de Nantes diffuse une lettre dans laquelle il attribue la situation catastrophique à « une punition divine », après « un siècle de déchéance morale » (comprenez : tout depuis la Révolution de 1789).

Alexandre Legentil, champion de la déduction.

En janvier 1871, le philanthrope parisien Alexandre Legentil arrive à une conclusion similaire, et fait le vœu solennel de bâtir une basilique dans la capitale, pour obtenir la miséricorde divine.

Ce même mois, la défaite contre la Prusse est actée.

1871, c’est aussi l’année… de l’insurrection du peuple parisien contre le nouveau gouvernement.

C’est la Commune.

Barricade durant la Commune de Paris. Photo prise dans notre fameuse artère montmartroise, future « rue du Chevalier de la Barre. »

Le mouvement débute mi-mars, quand des soldats sont envoyé sur la butte Montmartre pour enlever des canons qui y sont installés… ce que les habitants refusent.

 

Puis c’est l’escalade.

Le mouvement populaire autogéré sera réprimé dans un effroyable bain de sang : un massacre de 20.000 citoyens perpétré sur ordre d’Adolphe Thiers (a.k.a « le boucher ») ; Thiers dont le nom a été donné, tout au long du XXe siècle, à moult rues, y compris à Paris. Normaaaal [5].

Bref. C’est dans le contexte post-insurrectionnel que le clergé fait valoir l’impérieuse nécessité du retour à l’ordre moral. Et Montmartre apparaît comme le lieu idéal pour expier ce siècle, refaire le plein de sacré, en finir avec l’esprit de désobéissance, tout ça tout ça.

Problème : les terrains du sommet de la Butte appartiennent à des particuliers (et quelques-uns à l’État).

Qu’à cela ne tienne : car si le projet est déclaré d’utilité publique, l’expropriation sera légale. Or, l’Assemblée Nationale compte bon nombre de catholiques « branche dure ». Le 24 juillet 1873, une belle majorité valide la blague. Adieu guinguettes, adieu jardins.

Une manœuvre (symbolique) qui ne manque pas d’adresse…
Fusillade durant la Commune de Paris. Photo également prise dans cette fameuse artère, durant l’insurrection.

Pour beaucoup de montmartrois (et de parisiens), le projet apparaît comme le symbole d’un grand retour en arrière, des lubies de la foi, de la réaction à la Commune. La résistance jouera, elle aussi, la carte des symboles. Et de la provocation.

Or, selon le texte voté en juillet 1873, seuls les terrains nécessaires à l’édification de la basilique sont expropriables… et non pas toute la Butte. L’artère située au nord du futur édifice – qui garde en mémoire les fusillades de généraux de Thiers et de Communards (voir les photographies ci-contre) – reste ainsi propriété de la municipalité.

Vous devinez la suite. 🙂

Les Montmartrois vont faire une petite surprise au clergé…

Par arrêté du 10 novembre 1885, suite à une espiègle pression populaire, la rue est renommée « rue de La Barre », du nom de la dernière personne condamnée à mort pour blasphème (elle sera rebaptisée du plus explicite « rue du Chevalier-de-La-Barre » en juin 1907).

Une douzaine d’années plus tard, des parisiens anticléricaux obtiennent l’autorisation d’élever une statue juste devant la basilique. Une statue qui représente ? Vous l’avez là encore deviné : le chevalier de la Barre supplicié.

La provocation fait beaucoup, beaucoup grincer des dents durant les décennies qui suivent. Apparemment par souci d’apaisement, la statue est déplacée en 1926, square Nadar, quelques pas à l’ouest du parvis.

Symbole très lourd de sens, la statue est déboulonnée le 11 octobre 1941 sous le régime de Vichy. No comment…

Lieux de mémoire

En février 2001, le Conseil municipal de Paris a décidé d’ériger une nouvelle statue du chevalier de La Barre dans le square Nadar. Le jeune homme n’y est plus supplicié : il est fier et vaillant. Et il garde son couvre-chef…

L’actuelle statue du Chevalier de la Barre, square Nadar. (photo : curiologie.fr)

À Abbeville, un monument commémorant le supplicié est édifié en 1907 (deux ans après la loi de séparation des églises et de l’État) grâce à une souscription publique.

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Monument d’Abbeville (DR).
Détail du monument, représentant la torture subie par le Chevalier de la Barre (DR).
La stèle a été vandalisée par des intégristes il y a quelques années (2013)… (DR)
Le blasphème, un droit (qui devrait être) inaliénable…

François-Jean Lefebvre de La Barre est le dernier Français condamné à mort par un tribunal pour blasphème. Ce n’est hélas pas le dernier à être assassiné dans notre pays sous un tel prétexte. Ici comme ailleurs, la superstition et la bêtise tuent.

Le « droit au blasphème » est régulièrement remis en cause. En 2006, des propositions de loi réprimant le blasphème ont ainsi été déposées par les députés UMP (futur Les Républicains) Jean-Marc Roubaud (Gard) et Éric Raoult (Seine-Saint-Denis).

À l’inverse, on se réjouira du fait qu’en octobre 2016, le Sénat a adopté un texte abrogeant le délit de blasphème qui existait encore en Alsace-Moselle (territoire où la séparation entre l’Église et l’État n’est pas effective, le Concordat y restant applicable). Le texte fut promulgué en janvier 2017.

En janvier 2020, la ministre de la Justice, Nicole Belloubet (LREM) n’hésitait pas à déclarer « [qu’]insulter une religion est une atteinte à la liberté de conscience »… Une déclaration à tout le moins cohérente avec de nombreux autres signaux du même gouvernement contre la laïcité et contre la protection face aux dérives sectaires des religions.

Plutôt que d’aller faire un selfie devant le bistrot d’Amélie Poulain…

La prochaine fois que vous passez par Montmartre, pensez à saluer la statue du chevalier de la Barre, et faites un petit tour par la rue qui porte son nom… et qui donne son adresse officielle à la basilique (35, rue du Chevalier de la Barre). On y trouve le carmel de Montmartre (communauté monastique).

À ta mémoire, François-Jean !

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Voilà… j’espère que ce petit détour parisien et historique vous a plu ! J’ai personnellement découvert cette histoire en faisant ma « visite d’adieux » à Paris, ville où j’ai habité près de 18 ans.

De très nombreux livres et films retracent la vie du Chevalier de la Barre. Pour ce billet de blog, j’ai seulement effectué quelques croisements de sources secondaires (plus les textes de Voltaire)… J’ajouterai peut-être des ressources complémentaires au pied de cette page, au fil de mes lectures et découvertes !

Notes et compléments

[1] Il me semble avoir lu (attention, divulgâchage de la fin du récit………) que l’origine de la dégradation a été établie ultérieurement (via l’enquête de Voltaire ?) : de mémoire, il s’agirait très prosaïquement du passage d’une charrette. Je suis preneur de toute information corroborant ou infirmant cette anecdote.

[2] [TORSE] J’ai trouvé plusieurs mentions d’un simple « attaché à son torse ». J’avoue bien humblement ignorer si le « cloué » que j’ai pu lire dans mes recherches est authentique ou est une exagération (ce qui n’est pas à exclure)… Ce serait la différence entre une sentence absurde, ignoble et horrible et une sentence horrible, absurde et ignoble. Je suis évidemment preneur de toute source de qualité sur le sujet.

[3] Les talents de l’excellente Irna (curionaute et bien plus encore ^^) ont permis d’identifier l’origine vraisemblable de cette iconographie. Il s’agirait du recto d’une carte postale éditée vers 1979 par le journal anticlérical « La Calotte ». Il en serait de même pour l’iconographie ci-contre (carte éditée l’année suivante). Il est toutefois tout à fait possible que les images elles-mêmes soient plus anciennes ; peut-être tirées de la première version de « La Calotte » (1906-1912) ?

[4] [TORTURE] Ci-après1, un extrait des pages 188 et 189 de l’ouvrage de Voltaire, dans lequel est relaté le supplice de François-Jean de la Barre :

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[5] [THIERS] L’existence de rue Thiers dans de nombreuses villes pose question (et problème) à de très nombreux citoyens. Beaucoup appellent à les débaptiser, comme par exemple à Aix-en-Provence. Notez qu’en 2011, le maire de Juvisy a débaptisé la « rue Adolphe Thiers » et l’a rebaptisé « rue Édouard Thiers », du nom d’un militaire « héros du siège de Belfort » (1870-1871) ; les riverains n’ont donc (presque) pas changé d’adresse (« rue Thiers ») !

7 pensées sur “35, rue du blasphème

  • 3 février 2020 à 21 h 14 min
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    Super cet article ! Merciiiiii !

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  • 3 février 2020 à 22 h 37 min
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    Bravo, extrêmement instructif, merci!

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  • 8 février 2020 à 19 h 55 min
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    Salut, pour l’image dont tu cherches l’origine, il semble qu’il s’agisse d’une carte postale publiée par le journal « La Calotte » d’André Lorulot en 1979 : https://cartoliste.ficedl.info/article3436.html ; peut-être reprise de la première version de « La Calotte » du début du XXème siècle, mais je n’ai pas trouvé l’original. Bel article !

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  • 23 février 2020 à 16 h 36 min
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    Coucou !

    [+2 UOB] [Merci !]

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