Pink is the new bullshit*

Mi-février 2017, l’une de ces annonces qui oblige les rotatives des imprimeries à s’arrêter est arrivé sur notre bureau. Nous avons alors tout abandonné pour réaliser une enquête de fond, publiée sans délai sur le site du Magazine de la santé et de France Info, et qui nous vaudra à n’en point douter un prix Pulitzer, mention journalisme de guerre. Sur demande de plusieurs curionautes, nous reproduisons ici nos révélations sur cet évènement majeur de l’histoire du XXIe siècle, en vue de vous proposer des compléments d’enquête au fil des mois et des années à venir…

L’information est on ne peut moins capitale : la starlette de la télé-réalité et mannequin Kendall Jenner a repeint sa chambre en rose. Elle l’affirme : la couleur qu’elle a spécifiquement choisie est la seule à avoir des effets « scientifiquement prouvés » sur une diminution de la sensation de faim. Avant de vous ruer à votre tour chez le quincailler, lisez tout de même cet article…

Une couleur apaisante, ou écœurante ?

Kendall Jenner repeint sa chambre en rose « Baker-Miller », nous révèlent son blog et les tabloïds anglo-saxons. Cette couleur, affirme la demi-sœur de Kim Kardashian, est la seule dont « la Science » ait prouvé un effet coupe-faim sur l’être humain. La jeune mannequin a-t-elle redécouvert un filon minceur oublié des psychologues et des diététiciens ? S’agit-il d’un fait avéré, d’un mythe scientifique, ou bien… d’une banale arnaque ?

La croyance de Kendall Jenner trouve son origine dans des recherches menées à la toute fin des années 1970 par un psychologue nord-américain, Alexander G. Schauss. Ses travaux furent eux-mêmes inspirés par une expérience décrite la même décennie par des chercheurs californiens : selon eux, si l’on appuie sur les bras d’un individu alors qu’on lui montre un carton de couleur rose, il est plus facile de les abaisser que lorsque, quelques minutes plus tard, on lui montre un carton de couleur bleue. Des résultats qui impressionnèrent grandement Schauss.

Pourtant, le protocole employé est des plus douteux. En effet, il est toujours plus facile de résister à une pression physique lorsqu’on a déjà réalisé l’exercice une ou deux fois – on sait à quoi s’attendre [1]. Il est fort probable qu’un résultat inverse ait été obtenu… en inversant l’ordre de présentation des cartons [2].

Is pink the new black ?

En 1978, Schauss propose à diverses institutions pénitentiaires d’expérimenter l’effet du rose sur les détenus violents. Deux responsables d’un centre correctionnel militaire de Seattle, Gene Baker et Ron Miller, accepte de peindre des chambres de confinement avec une teinte de rose choisie par Schauss. Dans un article publié en 1979, Schauss affirme que Miller et Baker ont transmis à leur supérieur un mémorandum élogieux sur le procédé. Après 15 minutes dans ces chambres de confinement, le « potentiel de violence ou de comportement agressif » aurait été réduit, et durerait « trente minutes après la sortie de la chambre de confinement ».

L’expérience n’a pas été réalisée avec des chambres de confinement d’une autre couleur… ce qui rend difficile d’interpréter les affirmations de Schauss. Est-ce le rose, ou le fait que la salle soit, de manière inattendue, peinte de façon uniforme d’une couleur gaie, qui modifie le comportement des détenus ?

L’article de Schauss, qui n’explique nulle part comment il définit et mesure le « potentiel de violence ou de comportement agressif », observe que des résultats moins probants ont été obtenus dans une seconde prison… puisque les prisonniers « se sont mis à gratter la peinture pour l’enlever ». Plutôt que d’y voir un comportement agressif, le psychologue préfère supposer que les détenus ont agi ainsi car ils avaient pris conscience que la couleur les apaisait, et qu’ils se sont révoltés contre l’expérience. Ainsi, quelles que soient les résultats obtenus, Schauss y trouve toujours ce qu’il veut voir ! Rien ne peut venir réfuter son hypothèse… son expérience n’a donc rien de scientifique.

Durant la décennie suivante, Schauss affine ses affirmations, clamant des effets sur la pression artérielle et sur la force. D’autres chercheurs tentent de retrouver ces effets du « rose Baker-Miller », sans succès [3]. Des effets inverses de ceux initialement décrits ont été rapportés en milieu scolaire [4]

Un effet coupe faim ?

Quid de l’effet de cette couleur sur l’appétit ? C’est en 1985 que Schauss affirme, dans un article publié dans l’International Journal of Biosocial Research, qu’une étude menée durant quatre ans sur 1.700 personnes, réalisée par le Dr Maria Simonsen, de la John Hopkins University, conclut qu’une baisse du stress induite par la fameuse couleur entraine une baisse de l’appétit. Malheureusement, plus de 32 ans plus tard, aucune trace des résultats de la fameuse étude n’a été présentée au public…

En 2005, Lynne Schatz et Clint A. Bowers, deux psychologues spécialistes des effets de l’environnement sur les comportements, ont compilé pour la revue Ergonomics and Design toutes les données disponibles sur diverses idées reçues relatives à leur spécialité. Avec beaucoup de bienveillance, ils constatent que les études sur les effets apaisants du rose Baker-Miller peinent à être reproduits dans de nombreuses études, et que le phénomène pourrait n’exister que dans des conditions expérimentales très précises… Dans la partie qu’ils consacrent aux mythes existants sur les effets de certaines couleurs sur l’appétit, leur constat est encore plus franc : « aucune littérature scientifique » appuyant une telle allégation « n’a pu être identifiée »…

La croyance de Kendall Jenner n’est donc appuyée par aucune donnée scientifique sérieuse, et constitue bien un mythe scientifique. Il n’est toutefois pas impossible que cette croyance est un véritable effet « placebo » sur la jeune femme, et que la conviction qu’un coup de peinture améliore sa volonté… suffise à avoir cet effet !

@curiolog

* Le rose est la nouvelle foutaise


[1] Le phénomène est connu, et fut d’ailleurs récemment au cœur de l’argumentaire de vente de « bracelets magiques » qui prétendaient donner « plus d’équilibre » après avoir été porté que lors d’un test d’équilibre préalable (produits interdits dans plusieurs pays pour publicité mensongère). Voir chapitre ⓭ de notre ouvrage paru aux Éditions Belin en novembre 2017.

[2] À moins que les participants n’aient été informés des effets attendus des couleurs, auquel cas un effet psychologique de conformation aux attentes pourrait entrer en jeu.

[3] Voir notamment : The Effects of Baker-Miller Pink on Biological, Physical and Cognitive Behaviour. J. E. Gilliam & D. Unruh, Journal of Orthomolecular Medicine, 1988.

[4] Voir : Effect of color on physical strength and mood in children. P.N. Hamid & A.G. Newport. Perceptual and Motor Skills, 1989. doi:10.2466/pms.1989.69.1.179

Une pensée sur “Pink is the new bullshit*

  • 4 mai 2018 à 15 h 44 min
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    On pourrait rapprocher cela de la fameuse « sylvothérapie » qui a le vent en poupe. Même s’il est possible que certains arbres puissent libérer des substances volatiles apaisantes (car il est avéré que des végétaux libèrent des substances volatiles à effets physiologiques sur des congénères ou sur d’autres espèces vivantes), il est néanmoins plus vraisemblable que ce soit l’idée qu’on se fait des arbres qui procure l’apaisement plutôt que les arbres eux-mêmes (je parle en amateur d’arbres qui pourtant peut se trouver énervé en forêt).

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