Comment les journalistes décryptent-ils les critiques faites aux journalistes ?

Ce billet reprend un « thread » (enfilade de messages sur un même thème) publié fin juillet sur Twitter, dont de nombreux passages ont été remaniés pour plus de clarté et de lisibilité.

Contexte…

Logo du collectif auteur de la tribune.

Mi-juillet 2019 est parue dans plusieurs titres de la presse francophone une tribune baptisée « #nofakescience », rédigée par divers usagers et usagères des médias. Ils y exprimaient leur inquiétude à l’égard d’une tendance lourde du journalisme qui parle de sciences (je n’ai pas dit « du journalisme scientifique », notez bien).

Cette tendance lourde, nous la résumerons ainsi : lorsqu’un·e journaliste généraliste rédige un article ou produit un reportage sur un sujet scientifique, il/elle met fréquemment en avant des points de controverse (de nature scientifique et/ou politique et/ou médiatique)… sans rappeler l’existence de points de consensus éventuels (quelle que soit la nature du ou des consensus).

NB : Je n’ai pour ma part pas signé cette tribune, pour des raisons déjà plusieurs fois exposées ailleurs.

Suite à la publication de cette tribune, de nombreuses critiques ont été formulés à l’adresse de ses rédacteurs et rédactrices. Diverses voix leur ont ainsi notamment reproché :

  1. une vision naïve des sciences, qui ferait fi des dynamiques qui amènent à l’émergence de consensus ;
  2. de réduire des dossiers complexes aux SEULS rares points de consensus (par exemple, un focus sur la cancérogénicité sur l’humain d’un produit alors qu’il y a, concernant ledit produit, beaucoup d’autres points de controverse que cette seule cancérogénicité).

Ce billet va essentiellement (pour les deux tiers, dirons-nous) s’attarder sur le second reproche, tel qu’assené en public et en privé par divers confrères journalistes. Je propose de le (re)formuler ainsi :

« Sur un sujet X possédant des sous-aspects Xa, Xb, Xc, Xd… (politiques, écologiques, économiques, sanitaires côté cancer, sanitaires côté perturbation endocrinienne, sociétaux, citoyens, etc), vous (auteurs de la tribune), exigez des journalistes qu’ils rappellent qu’il y a un consensus sur Xc. Or, si vous insistez pour que l’on rappelle Xc, c’est parce que vous minimisez (ou voulez minimiser) l’importance des points Xa, Xb, Xd… »

Un tel reproche relève d’un procès d’intention ? Là n’est en réalité pas le cœur du problème. Ce qu’il est essentiel de comprendre est, en réalité, que cette interprétation (rappeler le consensus sur Xc va occulter les controverses sur Xa, Xb, Xd, etc) fait partie du « logiciel » de beaucoup de journalistes.

Un faux dilemme : « mieux cadrer le débat » contre « donner un angle clair au reportage »

Développons. La formation des journalistes (généralistes ou spécialisés) inclut une réflexion sur la hiérarchisation et la « mise en scène » de l’information (attention : pas au sens de « monter de toutes pièces du faux », mais bien de « placer les éléments d’information de façon à ce qu’ils soient INTELLIGIBLES pour le lecteur »). Certains journalistes (et de nombreux secrétaires de rédaction ou rédacteurs en chefs) estiment, de bonne foi, que le rappel de données « rassurantes » sur Xc dans un article/reportage sur Xf et Xj rend moins intelligible le message, le brouille, diminue sa portée.

Bien sûr, on pourrait SIMPLEMENT considérer que ce rappel d’Xc permet de mieux cadrer le débat (i.e. d’offrir au lecteur/spectateur plus d’éléments pour construire son jugement en connaissance de cause)… Mais ça, ça n’est pas une évidence. Pas une évidence, parce que « cela prend du temps/de la place », parce que « c’est un article, pas une thèse, on ne va pas tout rappeler ». Ou encore parce que certains craignent que rappeler les points positifs fasse le jeu de ceux qui veulent faire oublier les points négatifs.

Ne pas faire entendre le « pour » afin de ne pas être accusé « d’être pour »

Ce dernier argument, c’est celui de ceux qui ont (à raison) conscience que beaucoup de personnes essaient d’influencer la prose des journalistes. Le lobbying visant ladite prose peut prendre des formes grossières, mais parfois beaucoup plus insidieuses.

Au passage : à mon humble avis, on forme assez mal les journalistes à se prémunir contre ces influences… J’y reviendrai peut-être ultérieurement sur ce blog.

Toujours est-il qu’un certain nombre de journalistes craignent (je le répète : à raison) d’être manipulés par des intérêts privés, de type « grandes sociétés », et de relayer des doutes artificiels usinés par des communicants d’entreprise… (Attention, plot twist : le lobbying producteur de bidonnages n’est pas l’apanage des grandes firmes, mais comme on n’y pense pas toujours, un journaliste peut se faire avoir comme un bleu par des gens qui déploient beaucoup moins de moyens que les grosses firmes).

La crainte (sélective donc, mais c’était une parenthèse) de la manipulation amène beaucoup de journalistes à façonner leur production uniquement « à charge ». Tant pour éviter d’être complaisant que pour ne pas être soupçonné de complaisance.

Ce choix ne va pas de soi. On peut le trouver sage et légitime, ou complètement tordu ; mais il faut comprendre c’est ainsi que fonctionne le logiciel interne d’un certain nombre de journalistes. L’admettre est indispensable si l’on veut comprendre pourquoi beaucoup n’arrivent pas à entendre, et encore moins envisager, l’intention derrière la tribune #nofakescience.

De fait, parmi les journalistes qui ont lu la tribune, bon nombre l’ont décryptée, en pensant l’avoir décodée [2].

L’un des défauts de cette tribune est ainsi, à mon avis, de ne pas avoir plus encore anticipé qu’elle passerait nécessairement par ces différentes grilles d’analyses [3]. Lorsque l’exercice d’une tribune est celui d’une communication interculturelle, l’émetteur du message doit prendre en compte les cultures et préjugés du récepteur [4].

Les journalistes sont persuadés d’avoir été correctement formés à informer

Un second type de réactions à cette tribune doit être évoqué. Réactions prévisibles et/car indissociables du problème auquel les auteurs de la tribune essaient de donner de l’écho : celles, positives, indifférentes ou négatives, de ceux qui ne se sont pas senti concernés.

Il est ici indispensable de rappeler ce que je rappelle toujours : à mon avis, une majorité de journalistes formés au journalisme scientifique (en école ou sur le tas) font un travail FORMIDABLE. Je ne le répèterais jamais assez. D’ailleurs, relisez la phrase précédente autant de fois qu’il le faut, puis passez à la suite.

MAIS il y a un VRAI problème qu’il faut remettre sur la table : une majorité de journalistes sont persuadés d’avoir été correctement formés à informer… et sont donc incapables d’envisager qu’ils informent mal.

J’ai souvent eu l’impression que beaucoup de ceux qui sortaient des écoles les plus prestigieuses arrivaient sur le « marché du travail » avec la certitude d’être des enquêteurs « imbernables » (du verbe berner)… ce qui est la meilleure garantie de se faire avoir, convenez-en.

Le plus gros problème survient lorsqu’un journaliste (généraliste, ou mis à un poste de rédacteur scientifique) se met à parler de sciences sans avoir réfléchi à ce que sont les sciences, et plus généralement à « comment sont produites et validées des connaissances sur des phénomènes récurrents et objectivables » (rotondité de la Terre, fonctionnement du foie, du système immunitaire, interactions médicamenteuses, émergences de résistances aux maladies, survenue de tsunami, etc)… Un problème qui ne peut que s’accentuer lorsque le même producteur de contenu informatif commence à parler de « consensus » sans réfléchir VRAIMENT aux significations de ce mot, et de comment émergent des consensus scientifiques (ou éventuellement des consensus réglementaires). Une réflexion qui prend vraiment du temps, et ne se résume pas dans les quelques lignes d’une trop ambitieuse tribune…

On revient subtilement à l’objet des critiques faites par divers lecteurs (pas forcément journalistes de métier) aux auteurs de la tribune : « vous n’avez pas de réflexion épistémique bande de naïfs »…

Or c’est, je crois, implicitement le même reproche que les rédacteurs de la tribune font à de nombreux journalistes : « hé, nombreux gens dans de nombreuses rédacs, vous n’avez pas de réflexion épistémique sur la nature des sciences, forcément vous allez raconter n’imp’ ! »

C’est un point sur lequel je ne peux être que d’accord. Je l’ai déjà dit, écrit, bien souvent par le passé. Je vais d’ailleurs conclure ce billet par deux extraits de Santé, science, doit-on tout gober ? (chapitre ⑩, « Le robinet à info ») qui résument pourquoi bien des journalistes « cibles » de la tribune ne se sentent PAS CONCERNÉS par la tribune.

 

Et… voilà, c’est à peu près tout pour cette fois ci !

Amicalement,

@curiolog

PS : Pour les quelques personnes qui sont arrivées au bout de ce billet… si ces questions vous intéressent, j’en profite pour vous inviter à soutenir mon travail via utip.io/curiolog… Hé oui, ce blog est bénévole, mais il faut un peu de sous pour maintenir le site en état, l’hébergement, et financer les recherches derrière certains articles… Merci à ceux qui peuvent, ainsi qu’à ceux qui aimeraient pouvoir !

Notes et commentaires

[1] L’absence de ma signature a surpris un certain nombre de mes lecteurs ; en effet, le déficit de référence aux consensus par les journalistes « qui parlent de science » fait partie des constats que j’ai moi-même dressés et argumentés dans SSDOTG en 2017. Toutefois, dresser lesdits constats sur la mésinformation (quand bien même fus-je « du sérail ») n’avait, alors, guère eu d’effets positifs. À tort ou à raison, j’ai jugé plus contre-productif encore de le présenter tel qu’il a été présenté par le collectif #nofakescience , à savoir : avec la contrainte d’un format extrêmement court, avec le parti pris d’énoncer des exemples issus relevant de consensus de natures épistémologiquement très différentes, et en prenant insuffisamment en compte la façon dont ces critiques pourraient être décryptées par leurs destinataires. Ce dernier point est l’objet du présent billet. Notez que je ne reproche absolument pas l’initiative de cette tribune à ses auteurs ; connaissant et estimant le travail de plusieurs d’entre eux, je n’ai aucun doute sur la sincérité et la justesse de leur motivation.

[2] Décoder : déchiffrer un texte « encodé » en utilisant la bonne clef/grille de lecture. Décrypter : essayer de comprendre le sens d’un texte « encodé » sans posséder la clef/grille de décodage (éventuellement en recourant à des clefs de lecture déjà utilisées précédemment…).

[3] Certes, beaucoup de segments de la tribune #nofakescience sont clairement formulés de façon à écarter de nombreuses ambiguïtés… mais il aurait fallu plus anticiper encore le fait que beaucoup de journalistes abordent de tels textes au travers d’une grille de lecture spécifique : celle de la culture journalistique.

[4] Je ne suis pas seul à déplorer un certain déficit de réflexion, dans les milieux qui ambitionnent la défense ou la promotion de l’esprit critique, sur les moyens d’atteindre ces objectifs.

Une pensée sur “Comment les journalistes décryptent-ils les critiques faites aux journalistes ?

  • 9 août 2019 à 12 h 05 min
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    Ce que l’on pourrait reprocher aux journalistes, c’est aussi leur apparente incapacité à tenir compte des progrès de la science.
    Sur le sujet des OGM, ils n’ont su, depuis plus de 20 ans, que critiquer négativement les OGM sans apporter un éclairage équiliibré de cette problématique, sans apporter les points qui détruisaient les mensonges précédents… le discours est resté le même (au point de les éradiquer en France et même de tuer la recherche sur les biotechnologies végétales) et conduisant maintenant à un agribashing insupportable ! Il ne fait pas de doute pour plus de 70% des français qu’ils sont dangereux et qu’il faut les éviter « à tout prix » alors qu’ils ne sont responsables d’aucun dommage dans le monde entier, même pas un simple mal de tête, qu’ils ont un meilleur IEQ (Impact Environnemental Quotient), plus sûr sur le plan sanitaire (moins de mycotoxines par exemple), utilisent moins de pesticides, permettent les techniques de cultures sans labour (TCS) plus « écolo » etc…. On est les champions du monde de l’arrièrisme mental en matière d’OGM … cela n’aurait pas été le cas si les journalistes n’avaient pas cautionné et relayé largement le discours de la mouvance anti durant toutes ces années !

    Quand on voit que le « bio » est sans cesse mis en avant alors qu’aucune des nombreuses métaanalyses comparan

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