Le jour du palindrome

L’an dernier, l’overdose mésinformationnelle de covid m’avait fait abandonner un projet qui m’était pourtant cher : vous conter l’histoire des palindromes, mois après mois, au prétexte de l’année holocène 12021. En effet, mes archives sur le sujet sont nombreuses, et cette année symétrique offrait un prétexte idéal pour débuter le fastidieux travail de vérification des références collectées au fil des décennies…

Allais-je attendre 89 ans et l’année grégorienne 2112 pour enfin m’atteler à cette tâche ? C’était sans compter sur Libération qui, connaissant mes marottes, m’a ouvert ses colonnes pour une Histoire abrégée & révisée des palindromes à l’occasion… du numéro du 22/02/2022 !

Noitation, égalage, sédides & mopundow

Vous retrouverez donc, dans le Libé du jour, une double page signée de votre serviteur consacrée à ce sujet et, dans une moindre mesure, à celui des ambigrammes (la date étant aussi pivotable sans guère d’effort calligraphique).

Je vous encourage à lire cette « double » avant de parcourir la suite de ce billet, qui approfondit ces thèmes et qui, surtout, donne la solution au jeu proposé dans en fin d’article ! Sur le site du journal, vous trouverez également quelques bonus maison : un court billet sur la création d’un palindrome, et une vidéo de 2’02 » sur les ambigrammes (avec un petit ambigramme inédit basé sur le logo du journal, concocté par mes soins).

Excellent jour de la noitation, de l’égalage, des sédides (et du mopundow) à tous !

Les notes de bas de page auxquelles vous avez échappé

Se lancer dans une « histoire abrégée et révisée du palindrome » a quelque chose d’intimidant, surtout en débarquant trente-neuf ans après l’admirable et méticuleux travail de Philippe Dubois. Mais si son article reste évidemment un incontournable, mes propres recherches bibliographiques m’amènent à faire preuve de plus de prudence sur, hé, un certain nombre de points. Conformément au sacerdoce curiologique, tout ce que j’ai couché sur papier a été vérifié, voire corrigé, par mes soins, à partir des sources originales. J’ai notamment fait passer le supplice de la planche à sources de nombreuses citations apocryphes pourtant célèbres, que je n’ai jamais pu retrouver dans les ouvrages originaux, et pris des distances avec certaines datations communément admises (trop anciennes, trop récentes, trop douteuses).

Si l’article composé pour Libé avait été rédigé pour Curiologie, j’aurais assurément été moins concis. Et j’aurais évidemment note-de-bas-de-pagé comme un sagouin, car tel est votre plaisir (et le mien, évidemment). La plupart des digressions suivantes n’intéresseront que les mordus mais, hé, c’est mieux ici que dans un carnet sur une de mes étagères (surtout si ça permet d’aiguiller de futures recherches d’un ami des palindromes).

🟣 Concernant le palindrome grec nipson anomemata me monan opsin, les attributions croisées au fil de mes lectures courent du IVe (Grégoire de Nazianze) au IXe siècle (Léon VI le Sage). Je n’ai toutefois pas trouvé de source réellement convaincante pour trancher.

🟣 J’ai évité de trop m’étaler sur les nombreux exemples de « vers réversibles » (vers qui produisent des sens différents en étant renversés mot-à-mot) que peut offrir la littérature latine. Essentiellement parce qu’il s’agit d’anacycliques (mot-à-mot) et non de palindromes (mot-à-mot) (et que, de surcroit, ça n’est pas le sujet du jour, les palindromes mot-à-mot). Me replonger sur la question confirme toutefois ce dont j’avais gardé souvenir : sur ce sujet, déterminer l’antériorité est un travail de fourmi, de fourmi qui creuse des galeries qui finissent en cul de sac et qui suit de multiples fausses pistes. Comme souvent, les ouvrages cite beaucoup d’auteurs sans donner de références réellement fiables… A tout le moins, on peut (correctement) confirmer une mention par Quintilien dans Institutio Oratoria, Livre IX, 4.90

Extrait de l’article de Wolff présentant les quatre devinettes anacycliques figurant dans l’Anthologie latine, « avec les solutions vraisemblables proposées (car le texte ne les donne pas) ».

🟣 Pour des raisons de composition (et aussi parce que ça n’était pas iiiinnnndispensable au propos), l’article écrit pour Libé passe sur le nom de l’auteur qui, au Ve siècle, cite l’exemple du palindrome Roma tibi subito motibus ibit amor (“à Rome, l’amour viendra aussitôt à toi”). Il s’agit de Sidoine Apollinaire, dans l’une des lettres (Epistulae IX, 14 – lettre à Burgundio). Maintenant, vous savez.

🟣 J’ai hésité à toucher deux mots du célèbre « carré sator », puisque le sens de ses mots (et de l’ensemble de ces mots) reste spéculatif, c’est-à-dire très douteux (des éléments de réflexion sur ce sujet ici ou ). De façon générale, je ne retrouve aucun cas de jeu de lettres latin réellement proche du palindrome ou de l’anacyclique avant le IVe siècle – nous parlons bien ici de phrases palindromes lettre-à-lettre (et non mot-à-mot) avec une signification (et non de mots mis bout-à-bout)… Étienne Wolff, dans son article « Les jeux de langage dans l’Antiquité romaine » (2001) abonde l’idée que « les Romains ne pratiquent pas le palindrome ou l’anacycle au niveau du mot ». Il cite comme seule exception dont il ait connaissance un intéressant exemple de devinettes anacycliques, dégotté aux entrées 656 à 657c de l’Anthologie Latine (un recueil vraisemblablement constitué au VIe siècle). Vous trouverez ci-contre la traduction proposée par Wolff, qui a la gentillesse de coucher sur papier la solution des énigmes (et donc de révéler le jeu anacyclique). On peut, sans trop phosphorer, imaginer quelques devinettes en français sur ce modèle : Si tu m’avais lu à l’envers, au lieu de te distraire, j’aurais abrégé la conversation. Si tu me lis à l’envers, voilà qu’apparaissent ceux qui sont ma cible marketing privilégiée. Etc. [1]

Dans ce célèbre carmen figuratum du IXe siècle, l’encyclopédiste Raban Maur insère au cœur du texte un même palindrome à l’horizontale et à la verticale.

🟣 Les fantastiques œuvres de la renaissance carolingienne des VIIIe et IXe siècles et la « tradition maniériste latine » ne se réduisent pas à d’anecdotiques cas de palindromes. J’ai préféré freiner mes ardeurs plutôt que de me lancer sur des pages et des pages d’hors-sujet sur les carmina figurata. Je vous reproduis quand même le très fameux palindrome en croix de Raban Maur, parce qu’il est très cool, et qu’il illustre bien le principe du genre : il y a le texte principal, et des « textes dans le texte », par exemple ici dans l’ensemble du corps du moine agenouillé (une représentation de Raban Maur lui-même). Je l’ai également glissée dans la version web de la double. Là aussi, le sujet mériterait sûrement une entrée spécifique sur curiologie…

🟣 On trouve des usages timides de mots renversés et de palindromes chez quelques auteurs français des XIIe et XIIIe siècles. Des exemples se dégote chez Aymon de Varennes ou chez Gautier de Coinci (un court poème jouant de l’anacyclique Eva/Ave est planqué dans son Saluts de Nostre Dame, cité en note d’un livre de Marion Vuagnoux-Uhlig).

🟣 Au sujet de palindromes dans la correspondance du seizième siècle : selon Étienne Tabourot, auteur des Bigarrures, Guillaume des Autels a adressé ce vers au grammairien, poète, mathématicien et médecin Jacques Peletier du Mans (1517-1582), qui cherchait à publier ses travaux : «Irate, lepide, sivis edi, Peletari». Il peut se traduire par «Si tu veux être édité, Peletier, tu te feras autant d’adversaires que de partisans». Tabourot dit tenir l’attribution à Guillaume des Autels de Pelletier lui-même (ce qui élucide une question posée dans de précédentes lectures).

🟣 Beaucoup d’auteurs datent le mot « palindrome » du XVIIIe siècle. Mon farfouinage invalide cette datation. L’occurrence la plus ancienne du mot « palindrome » que j’ai pu trouver date de 1640, et se trouve dans le recueil de poèmes « Under Woods » de Ben Johnson. C’est peut-être plus ancien, mais ça ne saurait être plus récent. [2]

Extrait du « Grand dictionnaire universel du XIXe siècle » de Pierre Larousse.

🟣 Je vous épargne la liste des « palindromes d’auteurs » qu’on ne retrouve jamais dans la prose ou la correspondance desdits auteurs. C’est chose courante, et ça permet surtout de retracer les plagiats de ceux qui causent Histoire sans jamais toucher aux sources. Voyez, voyez, c’est dans Cyrano de Bergerac de Rostand. Ah oui, où ? Euh non, c’est DE Cyrano de Bergerac, dans ses Empires et États de la Lune, ahah, où avais-je la tête. Ah oui, où ? Euh non c’est dans un autre des ses bouquins, euh… Vas-y, bonhomme, j’ai tout mon temps.

🟣 La citation de Pierre Larousse est tirée de son Grand dictionnaire universel du XIXe siècle, tome 12, page 64 (extrait ci-contre).

🟣 Parmi les œuvres beaucoup plus rigolotes dont je n’ai pas parlé, faute de place, je voulais quand même vous citer la chanson « Bob » de Weird Al Yankovic, donc chaque vers est un palindrome anglais. Il n’y a pas de cohérence entre les différents vers, mais c’est marrant quand même. Le clip (et, dans une certaine mesure, la chanson) parodie Dylan. D’où le titre (ou inversement, ce qui pour une chanson sur les palindromes est tout à fait satisfaisant).

 

🟣 Pour rester dans la même langue, ce blog propose d’illustrer les palindromes anglophones les plus connus. Je trouve le résultat très réussi.

🟣 La bédé d’Étienne Lécroart citée dans l’article n’est pas le seul album palindromique existant. Mi-2019, par exemple, est paru « Ice-Cream Man #13 » de W. Maxwell Prince & Martín Morazzo (Image Comics), sur 24 pages, dont les cases illustrent également des palindromes… Je ne sais pas trop si ça parvient à la cohérence narrative de l’opus de Lécroart. Dans le tome 6 du recueil des travaux de l’Oubapo (2015), Andréas Kündig a également proposé un joli récit palindrome sans parole (en modifiant subtilement un détail dans les cases répétées), intitulé Une histoire pour Mathieu.

🟣 Avant que certains me le demandent (je connais les certains en question) : si je n’ai pas parlé de « Tenet », c’est non seulement parce qu’il ne s’agit pas d’une œuvre palindrome, mais également parce que ça n’est pas – à mes yeux – un très bon film. Déso, pas déso, quitte à jouer sur l’à-rebours et le regard dans le rétro, Nolan a fait bien mieux avec Memento [4].

🟣 L’ambigramme du mot Libération qui figure dans l’article, et que j’ai créé pour l’occasion, est loin d’être la seule composition possible. J’ai effectué quelques essais en utilisant la très jolie symétrie offerte par le segment « era », mais cela obligeait à d’encore plus grandes contorsions pour faire correspondre le « b » avec le « tio » (en bref : c’est possible, mais c’est retors). D’autres versions plus lisibles utilisaient des calligraphies plus arrondies, mais j’ai tâché de rester au plus près possible du logotype original. Si le sujet vous intéresse, faites-le moi savoir en commentaire : le cas échéant, je posterai quelques photos du processus de création à l’occasion !

Solution au défi proposé dans le Libé du 22/02/2022

Attention, vous entrez en zone divulgâching & spoilage…

Un marathon exhaustif de mots-palindromes n’est guère difficile à exécuter si l’on n’a aucune considération pour le lecteur et que l’on dispose d’un chausse-pied en acier. Je vous ai épargné beaucoup de termes franchement baroques qui auraient complètement pourri l’article final.

J’aurais ainsi pu puiser dans le lexique horticole (aa, anona, sénés, sèves), zoologique (ara, réer), ethnographique (sérères, saras, shahs, sidis) ou culinaire (naan, sérés), glisser grossièrement quelques expressions ou termes très vieillots (pep, sanas), des abréviations (pap, faf, sonos), des sigles ou des acronymes (SMS, SOS, TNT, RPR, lol) ou abuser de l’imparfait du subjonctif (taggât, talât, tallât, tannât, tapât, tarât, tassât, tatât…). Et cætera.

Deux mots rares et précieux, qui s’inséraient « au poil » dans le récit, ont néanmoins trouvé grâce à mes yeux. En voici la définition :

  • ana : recueil d’anecdotes relatives à la vie d’un individu, listant des faits notables, des anecdotes savoureuses, ses aphorismes et ses bons mots.
  • nanan : synonyme de « mets délicieux ».

Voici la liste des mots palindromes présents dans l’article.

🟡 10 mots palindromes présentés comme tels (toutes langues) : tôt, bob, Laval, Noyon, Erdre, kayak, coloc, gag, radar, saippuakauppias

🟡 sauf erreur au recomptage, il y a 24 mots palindromes français différents cachés au fil du texte : elle, ses, nauruan, éwé, malayalam, kanak, ère, sas, solos, ressasser, ana, non, sagas, snobons, axa, rêver, essayasse, été, nanan, taxât, semâmes, ici, sus, stats

Notez que dans la version de l’article soumise à l’édition, l’expression « langue kanak » était au pluriel (on dit bien « les langues kanak »). Le(s) relecteur(s)/éditeur(s) de l’article ont cru, à tort, à une faute de ma part. Il y avait pourtant une raison pour laquelle j’avais écrit « langues kanak » et non « kanak » 🙂

🟡 1 mot palindrome anglais : wow

🟡 La phrase palindrome cachée était : Un art luxueux ultra nu [6]

Le mot « ses » apparait trois fois, mais je ne le compte que comme une occurrence. Sinon, nous arrivons à 26 mots palindromes français (autant que de lettres de l’alphabet, mais c’est tout à fait involontaire).

Une première version de l’article contenait aussi les mots sexes, mmm, eue, erre et tût. Mais le texte que j’ai soumis à publication fonctionnait mieux sans. Caser 22 mots était tentant pour ce numéro spécial intitulé « Libé voit des 2 partout », mais c’était encore plus amusant de ne pas répondre à cette attendu, pour récompenser les plus sagaces des lecteurs.

Aviez-vous retrouvé les 24 mots cachés ? Les commentaires vous sont ouverts (pour les stats !)

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Notes de bas de page

[1] amuser/résuma ; soda/ados (ouais, ça dénonce) [3]

[2] À moins que l’on admette, perecquieusement, un plagiat par anticipation ! Vous ai-je déjà dit que Le Voyage d’Hiver est l’un des livres – sinon le livre – qui m’a donné envie d’écrire ? Non ? Et bien voilà.

[3] Et oui, techniquement, c’était une note de bas de page répondant à un appel de note dans un paragraphe qui aurait pu être une note de bas de page. Ce qui fait de cette note une note de note de note. Ce n’est pas la première note-de-bas-de-pageception de ce blog, mais ça m’amuse toujours quand ça arrive. Tant qu’on a une petite toupie avec soi pour savoir où on en est… [4]

[4] Vous voyez bien que je ne suis pas « anti-Nolan ». [5]

[5] La note [4] est appelée deux fois. J’aime beaucoup quand ça fait ça.

[6] Je n’en connais pas l’auteur(e).

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