La démarche scientifique est un jeu d’enfant

Magnétiseurs, guérisseurs… Nombreux sont ceux qui pensent, en toute bonne foi, avoir des dons pour soulager les malades sans les faire passer par la case « médecin de ville ». Loin d’être inexplorée par les chercheurs (comme on le laisse souvent accroire…), ces sujets font l’objet de nombreuses études. L’une d’elle est très célèbre, et fête ce mois-ci… ses 20 ans. Impossible de passer à côté de l’occasion !

Cette étude a été publiée en avril 1998 (vous aviez sûrement déjà fait le calcul de tête) dans le très prestigieux Journal of the American Medical Association (JAMA), l’une des plus grandes revues scientifiques médicales.

Ce qui va nous intéresser dans ce billet, c’est un peu les conclusions de cette étude, mais surtout, surtout, la démarche qui est derrière. Parce qu’on peut l’appliquer à bien d’autres choses, et c’est vraiment ça l’important. Les lecteurs de Santé, science, doit-on tout gober ? qui ont achevé le chapitre ③ et auront laissé monsieur Verdaux dans son garage seront dans leurs petits souliers ! [1]

« Toucher thérapeutique »

Dressons le tableau. Nous sommes au milieu des années 90, aux États-Unis. Depuis près de vingt ans, une pratique un peu particulière s’insinuait dans le milieu des soins infirmiers : le « toucher thérapeutique ». Kézako ? Une formation « en trois jours », prétendant aider à la guérison des patients, basée sur le passage des mains au dessus de leur corps, en manipulant de prétendus champs d’énergie bloqués, détectables uniquement par les mains, et par nul autre appareil…

Si ça marche en trois jours de formation, ce serait merveilleux, n’est-il pas ? Mais comme le veut l’un des principes fondamentaux de l’esprit critique : une prétention extraordinaire exige de produire des preuves un peu plus qu’ordinaires… D’autant que les promoteurs du « toucher thérapeutique » des prétentions quant au traitement des plaies, le développement des cancers. Ont-ils tout mis en œuvre pour vérifier l’efficacité de leur pratique avant d’en faire la promotion ? À cette question, que vous devinez rhétorique [2], répondons sobrement : pas sûr, pas sûr…

Et c’est là qu’interviennent trois chercheurs résidant au Colorado. Et parmi eux une certaine Emily Rosa, qui propose un protocole expérimental aussi ingénieux que simple. L’un des principes fondateurs de cette pratique revendiquée comme thérapeutique, c’est que la main du praticien peut détecter la présence du corps d’un autre humain, à distance, en ressentant une « énergie », qu’il pourra ensuite manipuler. Une prétention très courante dans ce type de pratiques. Ce pré-requis, avant même de parler de thérapie, Emily Rosa se dit : ça, ça se teste ! Mais… pas n’importe comment.

Une démarche intellectuelle toute simple !

Imaginons que ce soit vous que l’on teste, pour savoir si vous pouvez détecter la présence, mettons, de la main d’un tiers (on va dire : moi). Si je place une main sous l’une des vôtres, et que vous dites « mmm… elle est là-dessous », ça ne va convaincre personne quant à votre pouvoir de détection. On pourrait vous objecter que vous avez regardé : les gens sont si suspicieux, de nos jours.

Peut-on se contenter de cacher les mains de l’évaluateur et du testé ? Emily Rosa ne vous laisse même pas le temps de répondre : c’est non. Tant qu’il y a un contact visuel, la personne testée, que l’on imagine volontiers sincère et de bonne foi, pourra être influencée par l’attitude de l’évaluateur (celui qui met sa main). Si le testé dit : « je ressens votre main » et qu’il voit l’évaluateur tiquer, peut être que, même en toute bonne foi (j’insiste), cela infléchira sa décision finale. « Mmm… en fait, non, l’autre main, je crois… » Il s’agit donc de séparer par un écran la personne testée et l’évaluateur. Seules les mains du premier doivent dépasser.

Comprenez que si l’on met tout cela en place, ce n’est pas parce que l’on a peur que les personnes testées trichent : on veut juste être sûr que ce que l’on observe ne puisse pas s’expliquer autrement, et que nul ne puisse, a posteriori, accusé qui que ce soit de négligence. Face à une hypothèse qui nous enthousiasme, il faut prendre les précautions pour ne pas se laisser piéger par des faux semblants, et (justement) par notre enthousiasme : c’est ça, la démarche scientifique.

PRÉCAUTION N°1 : ÉVITER DE POUVOIR
ÊTRE INFLUENCÉ PAR CE QUE L’ON VOIT

Alors, avec cet écran, est-ce que le protocole serait suffisamment fiable ? Et bien, pas tout à fait. Des décennies d’études en psychologie démontrent que nous sommes très, très prévisibles lorsque nous essayons de faire quelque chose « au hasard ». Si on doit mettre une main à droite ou à gauche, nous faisons un choix. Un choix humain, qui n’est souvent pas très original. On a tendance à commencer par la droite, à ne pas mettre la main trois fois de suite au même endroit… On est très prévisible [3].

En attendant, pour être sûr qu’on teste bien le « pouvoir » du praticien testé, et non pas le conformisme du binôme… il faut ruser ! Et c’est là que l’on sort de notre poche… une petite pièce.

Car en choisissant à pile ou face où l’évaluateur met sa main, on élimine ce biais lié à notre prévisibilité. Avec cette méthode, si la personne testée devine de façon répétée la présence de la main, ce sera beaucoup, beaucoup plus concluant que tout ce que nous avons mis en place jusqu’à présent.

PRÉCAUTION N°2 : INTRODUIRE DU HASARD
POUR ÊTRE SÛR QUE L’ON N’ÉVALUE PAS
LE « CONFORMISME » DES PARTICIPANTS

Mais il y a quand même une hypothèse qui subsisterait : peut être le testé tombe-t-il juste… par coup de bol ! Même en essayant de deviner au pif une séquence de pile ou face, il est toujours possible d’avoir un bon score sans tricher. Ce qui est important, c’est de voir si ce score est vraiment exceptionnel. Si tous les praticiens qu’on va tester font 18 bonnes réponses sur 20, c’est exceptionnel. S’ils font du 8 sur 20, du 12 sur 20, on est dans la fourchette de ce que n’importe qui aurait pu énoncer sans talent particulier, avec une chance sur deux de tomber juste.

Répétons-le : si une seule personne a un bon score, cela n’a rien de forcément inattendu. Il faudra le re-tester pour voir si cela n’est pas dû de la chance.

PRÉCAUTION N°3 : RÉPÉTER LES ESSAIS AFIN DE DISTINGUER
VRAI SUCCÈS ET « COUP DE BOL »

Voilà. On vient d’énoncer une méthode ultra simple pour tester une allégation qui semblait très difficile à tester. Notons, pour conclure, que si les participants réussissent, ça ne dit rien sur le volet thérapie, mais ça reste super intéressant. En revanche, s’ils échouent, ça suggère fort que sur l’aspect le plus simple de leur pratique, ils s’illusionnent.

Comme disait Rodrigue dans le Cid…

Revenons au Colorado. C’est en 1996 que le test dont nous avons décrit le protocole a été conduit, par Emily Rosa, sur 21 praticiens du toucher thérapeutique. Les résultats ont, comme je le disais plus tôt, été publiés dans le JAMA en avril 1998.

Avant de vous donner ces résultats, on va dire plusieurs choses. Et la première concerne Emily Rosa. Qui a fêté ses 31 ans début 2018.

Oui, oui. Ça veut dire qu’elle a publié dans le JAMA à 11 ans.

Emily Rosa est d’ailleurs dans le Livre des Records pour ça. Ses parents sont les cosignataires de l’étude, mais c’est elle qui l’a mis en place, et qui l’a menée (devant caméras) à l’occasion d’une fête de la science. Le JAMA n’a rien eu à redire au cas Rosa. La valeur n’attend pas le nombre des années [4]. Surtout, le protocole obéissait à une vraie démarche scientifique : réfléchir aux précautions à prendre pour limiter le risque d’être le jouet d’une illusion. La démarche scientifique, ce n’est pas grand chose d’autre !

Emily Rosa vers 1998, année de la publication de l’étude dans le JAMA.

Emily : 1 ; toucher thérapeutique : 0

Le vingtième anniversaire de cette publication est l’occasion de mettre en valeur la notion de démarche scientifique… Mais j’imagine que vous avez envie d’avoir les résultats de l’étude. Non ? Si ? Je vous les mets quand même. Au cours de ces tests, les performances des personnes testées ne pouvaient pas être distingués de résultats qui auraient été produits « au pif ».

On le répète suffisamment dans ces colonnes : une expérience isolée ne prouve rien. Mais avant de parler des autres études sur la question, deux mots encore sur ces travaux. Sans surprise, ils ont été critiqués par les tenants du toucher thérapeutique, avec des arguments souvent fallacieux, méthodiquement démontés par bien des auteurs (voir par exemple cet article publié sur le site QuackWatch, site que je vous encourage vivement à arpenter de long en large). Quelques autres critiques ont émané des sphères zétético-sceptico-rationnalistes, qui jugeaient notamment que des études bien plus vastes que celles-là n’étaient pas autant médiatisées. C’est pas faux. Mais ne donne-t-elle justement pas l’occasion de parler de ces autres recherches ?

Extrait (rare !) du programme The Power of Belief (présenté par John Stassel et diffusé sur ABC News le 6 octobre 1998) présentant l’expérience, ainsi qu’une interview de la pétillante Emily Rosa. Une transcription du script de l’émission est disponible ici.

Et justement : l’expérience d’Emily Rosa a été reproduite plein de fois depuis. Même récemment, en France, avec des praticiens de type magnétiseurs, par l’équipe de l’Observatoire Zététique (l’expérience a été filmée par les caméras des équipes d’E=M6). Dans l’état actuel des recherches, une constat s’impose : on ne voit rien qui soit différenciable de ce que n’importe qui obtiendrait en n’ayant aucun talent particulier.

Des études ont aussi comparé l’état de santé de gens qui passent entre les mains des praticiens ou d’un quidam qui fait semblant. Et au final, à l’heure où j’écris ces lignes [5] : toujours rien de concluant.

Ça déçoit peut être mais c’est le résultat. Ça se re-teste sans mal… avis aux amateurs !

Et puisque c’est un jeu d’enfant… jouons avec les enfants !

Émilie (avec un e !) et Élise, deux des médiatrices scientifiques impliquées dans l’édition 2016 du festival Vitry sur Science, avec des enfants prêts réinventer intuitivement la démarche scientifique…

La simplicité de l’expérience d’Emily Rosa démontre que la méthode scientifique est un concept finalement assez simple à aborder avec des enfants. Nous avons nous même, dans le cadre du festival Vitry sur Science, mis en place des ateliers d’initiation à la démarche scientifique pour les CM1-CM2, au cours desquels les enfants essayaient, étape par étape, d’identifier la meilleure façon de tester une hypothèse un peu folle, et rien que cette hypothèse.

La séquence pédagogique (qui est une variation sur des ateliers inventés par des pédagogues bien plus talentueux que nous, et notamment des membres du Cortecs !), fait d’incroyables étincelles.

À la question « comment savoir si le chocolat donne des boutons », une petite fille m’a un jour proposé au débotté un protocole parfait :

  • contre placebo
  • en double aveugle
  • randomisé

Et d’achever son énoncé par ces mots : « enfin à mon avis, si on ne fait pas comme ça, ça ne sert à rien de le faire ! »

Bien des adultes devraient en prendre de la graine !

Épilogue

Juste un mot, avant de conclure. Enquiquinée par les promoteurs du toucher thérapeutique comme par les zététiciens du monde entier, Emily Rosa ne souhaite plus être sollicitée pour parler de cette étude. Après des études en psychologie et une collaboration à un ouvrage collectif sur l’athéisme et l’éducation, elle a franchement coupé les ponts du milieu de la recherche et du scepticisme scientifique. Croyez-moi, elle vit sa vie de jeune trentenaire tranquillou, a bien compris qu’elle a été une source d’inspiration pour beaucoup d’esprits jeunes et moins jeunes… Le meilleur cadeau que vous pouvez lui faire si vous souhaitez lui témoigner une forme de respect ou de reconnaissance est de la laisser en paix ! Merci pour elle 🙂

Florian Gouthière

[1] Les autres : qu’attendez-vous ?

[2] Vous me connaissez bien.

[3] Je vous renvoie au chapitre ③ de SSDOTG et, surtout, à Vous avez dit hasard ? – ouvrage grand public sur la psychologie du hasard signé par l’ami Nicolas Gauvrit – pour creuser cette passionnante question.

[4] Dans le Cid, Corneille fait précéder ce propos de Rodrigue des mots « aux âmes bien nées », mais je lui laisse ses histoires d’âmes et de « bonne naissance », et en reviens sans plus attendre à Emily.

[5] Il est très intéressant de noter qu’au tout début des années 2000, des auteurs connus pour leur rigueur et leur honnêteté intellectuelle tels qu’Edzard Ernst (dont on a d’ailleurs déjà parlé plusieurs fois) ont conduit des méta-analyses d’études sur le toucher thérapeutique… qui restaient ouvertes à l’hypothèse d’un effet. Des publications favorables à l’hypothèse d’un effet existait et, quand bien même celui-ci semblait a priori peu vraisemblable, les signataires des synthèses ne fermaient pas la porte au surprenant. Depuis lors, l’accumulation de travaux laisse fort à parier qu’ils avaient eu entre les mains des faux positifs. Mais la publication de ces méta-analyses démontre bien l’un de nos propos récurrents : oui, ce qui est surprenant et contre-intuitif excite l’intérêt des scientifiques… et titille leurs rêves de prix Nobel !

Ressources complémentaires

Vous avez envie de passer entre les mains d’un thérapeute qui, justement, utilise ses mains (même avec contact !) pour vous faire aller mieux ? Nous ne saurions que trop vous conseiller la lecture de :

Et en chronique…

Ce billet à fait l’objet d’une adaptation sous forme de chronique pour le Magazine de la santé de France 5 le 16 avril 2018.

Présentation de la démarche intellectuelle derrière le protocole d’Emily Rosa, sur France 5. Deviner où se trouve la main de l’évaluateur n’est guère difficile, dès lors que l’on sait déjà où elle se trouve…

Tant qu’un contact visuel existe, des informations peuvent involontairement être communiquées par l’évaluateur.

Quand il n’y a plus de contact visuel, l’expérience part sur de meilleures bases ! Mais d’autres biais subsistent… Note importante : durant cette séquence à l’antenne, Michel Cymes ne prétend à aucun moment, même « pour rire », pouvoir détecter mes mains en faisant usage d’une étrange aptitude.

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